« Boussole »

Le dernier Prix Goncourt est le roman Boussole, de Mathias Enard, l’auteur de Zone et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. Le narrateur est un intellectuel spécialisé en étude de la musique, originaire d’Autriche, et se passionne pour l’Orient. Lors d’un colloque, il rencontre une thésarde préoccupée par les histoires d’aventuriers occidentaux en Orient. Ils partent ensemble sur les traces de personnages extraordinaires en Iran et en Syrie. L’intrigue est racontée par Franz lui-même au cours d’une nuit, alors qu’il vient de se découvrir une maladie grave. Les événements qu’il se remémore datent de quelques années, mais sa relation avec l’envoûtante Sarah est en plein dénouement.

« En lisant ses notes (pattes de mouches, marginalia noires qu’il me fallait plus déchiffrer que lire) je pouvais entrevoir, ou je croyais entrevoir, une des questions fondamentales qui sous-tendaient non seulement l’œuvre de Sarah, mais rendaient si attachants les textes d’Annemarie Schwarzenbach – l’Orient comme résilience, comme quête de la guérison d’un mal obscur, d’une angoisse profonde. Une quête psychologique. Une recherche mystique sans dieu, sans transcendance autre que les tréfonds du soi, recherche qui, dans le cas de Schwarzenbach, se soldait par un triste échec. Il n’y a rien dans ces parages pour faciliter sa guérison, rien pour alléger sa peine : les mosquées restent vides, le mihrab n’est qu’une niche dans un mur ; les paysages sont asséchés par l’été ou inaccessibles en hiver. Elle avance dans un monde déserté. Et même lorsqu’elle trouve l’amour, auprès d’une jeune femme mi-turque, mi-tcherkesse et pense emplir de vie les parages désolés qu’elle a laissés près des pentes du Damavand flamboyant, ce qu’elle découvre, c’est la mort. La maladie de l’aimée et la visite de l’Ange. L’amour ne nous laisse pas plus partager les souffrances d’autrui qu’il ne guérit les nôtres. Au fond, nous sommes toujours seuls, disait Annemarie Schwarzenbach, et je craignais, en déchiffrant ses notes en marge de La Mort en Perse, que ce soit aussi la pensée profonde de Sarah, pensée sans doute, au moment où je lisais ces lignes, amplifiée par le deuil, comme pour moi par la solitude. »

La fluidité de l’écriture nous emporte ainsi dans les souvenirs du héros, à la fois tourmenté par son triste sort et porté par un infime espoir.

Boussole-Mathias-Enard

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